Ce que Poutine a magnifiquement compris de la plus grande fragilité des démocraties occidentales

L’Occident est à l’évidence en crise profonde. Or, Marc Bloch l’a magistralement montré dans l’Étrange défaite, les grandes crises sont d’abord et avant tout des crises intellectuelles. Ce que Bloch visait c’est l’incapacité intellectuelle à appréhender, à nommer les difficultés, pour ensuite y apporter des solutions. Ce n’est pas un hasard si après la défaite de 1870 la France a créé l’Ecole libre des Sciences Politiques, ou si le général De Gaulle a créé l’ENA en 1945. Sans élites pour penser, rien de grand ne peut se faire.  

L’Europe a trop longtemps fermé grand les yeux sur les sérieux risques de guerre qui menacent le continent

Or que voyons-nous en Occident ? Le relativisme le plus niveleur en matière intellectuelle, donnant spectaculairement raison à la vision crépusculaire que Tocqueville a vu plus tôt que quiconque. Nous constatons également une incapacité profonde à nommer le réel. Combien de sujets ne peuvent tout simplement pas être dits ? L’immigration, la question énergétique, l’euro, autant de totems et tabous aurait dit Nietzsche qu’il ne faudrait ni évoquer, ni questionner, ni débattre. Mais quand le réel est nié, il revient et se venge.  

Partant de là, le dialogue, la confrontation des points de vue qui est l’essence même du jeu démocratique n’est plus possible. Avec des mots choisis, pour désigner l’incapacité profonde à s’entendre au premier sens du terme, Jacques Julliard évoquait il y a quelques mois la fin de l’art de la conversation à la française.  

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ou l’accord sur les faits n’est même plus acquis dans nos démocraties ? Avec quelles conséquences ?

Les Arvernes : Il y a plusieurs raisons.  

La première c’est la médiocrité des résultats. A partir du moment où le système politique n’est pas capable d’obtenir les résultats sur lesquels il s’est engagé, il est tenté par l’exagération, le mensonge, pour camoufler ses échecs. Le paroxysme est bien sûr le soviétisme, dont Hannah Arendt a montré qu’il était avant tout un système visant à substituer une réalité inventée à une réalité « réelle » si l’on peut dire. Plus proche de nous, prenons l’exemple du Brexit. Que n’a-t-on entendu de mensonges. D’un côté les partisans du Leave, qui expliquaient – à tort faut-il le dire – que l’UE était responsable de tous les mots du Royaume-Uni. D’un autre coté les partisans du Remain – tout aussi outranciers – expliquant que sans l’UE le Royaume-Uni s’effondrerait. Prenons aussi l’exemple ahurissant des mensonges que l’on entendus lors de la crise Covid, notamment sur les masques.  

La seconde, c’est l’incapacité de la presse à faire correctement son travail. Le rôle des journalistes est absolument essentiel. Ce n’est pas pour rien que la liberté de la presse figure à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : les révolutionnaires savaient le rôle crucial des médias – au sens premier du terme – entre les gouvernants et les gouvernés.

La troisième, c’est le rôle souvent absolument délétère des réseaux sociaux qui interdisent, par leur instantanéité, leur brutalité, le recul indispensable à l’analyse.  

Pensez-vous que les dirigeants actuels en Europe et en France ont une part de responsabilité ? 

Les Arvernes : En Europe, sans doute. L’UE n’est plus le projet économique initial dont le général De Gaulle disait qu’il permettrait d’éduquer quelque peu les Français au libéralisme. Derrière la question des « valeurs » qu’elle promeut, l’UE est en réalité largement la proie d’une idéologie woke qui, faut-il le rappeler, faisait déclarer à la Commissaire Dalli, sans le moindre élément de fait pour soutenir cette affirmation scandaleuse, que la Commission était « structurellement raciste ».  

Aux Etats-Unis, il faut quand même prendre acte du caractère profondément dysfonctionnel du lien entre médias et politique. Deux exemples l’attestent : le premier c’est la façon dont la presse américaine a gobé sans le moindre esprit critique ou presque l’existence d’armes de destruction massive, épisode sans lequel on ne comprend pas le terrible affaiblissement des Etats-Unis et des épisodes tels que le retrait d’Afghanistan. Le second, c’est l’invasion de l’Ukraine, que les Américains ont vu venir, mais, dont, faute d’être crédibles, elles n’ont pas su convaincre. 

En France, enfin, il y a une responsabilité toute particulière du Président de la République, Emmanuel Macron, qui a érigé la « non pensée », le refus du réel pour autant qu’il lui échappe, au rang de système : c’est le fameux « en même temps ». Par cette formule tragique, les réalités, sans lesquelles le général de Gaulle disait à juste titre qu’il n’y pas de politique qui vaille, sont balayées. Face à cette non-pensée systématique largement véhiculée par l’auto-proclamé « cercle de la raison », les oppositions populistes – de droite et de gauche – ne sont pas en reste pour nier le réel quand il les dérange. Il suffit de voir la manière dont, faisant fi de tout sens de la mesure, certains nous ont expliqué que l’euro fort était la cause de la désindustrialisation du pays, alors même que cette désindustrialisation doit pour l’essentiel à des raisons autres que monétaires (35 heures, fiscalité sur les entreprises, recul de la productivité des travailleurs lié au naufrage du système éducatif etc.

Source: Ce que Poutine a magnifiquement compris de la plus grande fragilité des démocraties occidentales | Atlantico.fr

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