Les kers, les tudoù et les convenants : ordre historique et légitimité

Dans les discussions sur l’organisation sociale ancienne du Trégor, une confusion revient souvent : celle qui consiste à placer les convenants (koumanant) au même niveau que les kers et les tudoù, voire à leur attribuer une forme de représentation communautaire. Or, l’histoire du droit breton et l’ethnologie rurale montrent clairement que ces trois réalités n’appartiennent pas au même ordre, ni à la même époque, ni à la même fonction.

Les kers sont les unités d’habitat les plus anciennes du Trégor. Ils apparaissent dès le haut Moyen Âge comme des regroupements humains stables, fondés sur la proximité, la parenté, l’entraide et la gestion collective du territoire immédiat. Les tudoù, les gens du ker, constituent la communauté humaine qui donne vie à ces unités. Ils sont la structure sociale originelle, antérieure à toute formalisation foncière ou administrative. Le ker est un lieu, les tudoù sont la communauté, et ensemble ils forment la base de la société trégoroise.

Les convenants, en revanche, sont beaucoup plus tardifs. Ils apparaissent dans les actes notariés modernes, entre les XVIIᵉ et XIXᵉ siècles, et sont formalisés dans le cadastre napoléonien. Le convenant n’est pas une communauté : c’est un bail, un contrat d’usage passé entre un seigneur et un paysan dans le cadre du domaine congéable. Ce domaine congéable, lui-même, n’a pas été “inventé” par une personne : il est issu de la coutume bretonne, né progressivement de l’équilibre entre propriétaires du sol et bâtisseurs. Il s’agit d’un régime foncier, pas d’une structure sociale.

Ainsi, le convenant est un outil juridique, un document administratif qui organise l’usage du sol. Il ne représente pas les habitants, il ne fonde pas la communauté, il ne définit pas la sociabilité. Il est subordonné au ker et aux tudoù, qui sont antérieurs et supérieurs dans l’ordre social. Les convenants ne peuvent donc en aucun cas prétendre représenter l’ensemble des tudoù : ils n’en sont ni l’origine, ni l’expression, ni l’incarnation.

Confondre convenant et communauté revient à confondre un contrat avec la vie sociale elle-même. Le convenant organise l’usage d’une terre ; les tudoù organisent la vie du ker. Le premier est un instrument foncier tardif ; les seconds sont la matrice humaine du territoire trégorois.

Pour comprendre la société du Trégor, il faut donc respecter cet ordre : d’abord les tudoù, ensuite les kers, et bien plus tard les convenants. Les convenants n’ont jamais été, et ne peuvent jamais être, les représentants des tudoù.

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